Fuera de la jaula

Fuera de la jaula

domingo, febrero 16, 2014

A propos de "La peau dure" de Fernanda Garcia Lao (2ème partie)

Partie II
Ecrit par Claire Mazaleyrat
La Cause Littéraire

Une fable douce-amère, entre le lyrisme et l’ironie
(Una fábula dulce y amarga, entre el lirismo y la ironía)



L’errance métaphysique de Violeta est aussi celle d’un personnage illustre, Horacio Oliveira, le héros de Marelle, autre roman argentin de Julio Cortázar, publié en 1963. Le ton des deux romans est en effet étonnamment proche : un mélange de lyrisme désespéré et d’ironie, un jeu de miroirs qui tend à démultiplier la réalité, une quête métaphysique, d’un côté à l’autre du miroir ou de l’Atlantique, en soi et en son double, qui tend à l’absurde et à l’onirisme le plus émouvant.
L’ironie est présente dans toutes les pages de La Peau dure, vis-à-vis des pantins qui constituent la société, du chef d’affaires véreux à la commerçante névrosée pleurant dans les toilettes entre deux liftings, mais aussi vis-à-vis de la narratrice elle-même, qui manie la même autodérision que le narrateur de Marelle. Alors qu’Horacio échoue lamentablement au bord de la Seine en compagnie d’un vieux clochard, ou de l’autre côté de l’océan dans un cirque puis un asile de fous, il n’en finit pas de chercher son « kibboutz », son centre du monde qui l’unirait à lui-même, sachant sa quête métaphysique pourtant vouée à l’échec : « (Oliveira) buscó un puente para meterse debajo y pensar un rato en lo del kibbutz, hacía rato que la idea del kibbutz le rondaba, un kibbutz del deseo. (…) el kibbutz del deseo no tiene nada de absurdo, es un resumen eso sí bastante hermético de andar dando vueltas por ahí, de corso en corso. Kibbutz : colonia, settlement, asentamiento, rincón elegido donde alzar la tienda final, donde salir al aire de la noche con la cara lavada por el tiempo, y unirse al mundo, al la Gran Locura, a la Inmensa Burrada, abrirse a la crisatlisación del deseo, al encuentro ». Ce lyrisme qui est celui aussi de l’évocation de la Maga, la femme qu’aime Horacio et que pourtant il quitte, contribue au ton désespéré de ce roman, dans lequel le jeu n’est jamais tout à fait gratuit (à la fin du jeu, dans le dernier saut, Horacio saute d’une fenêtre et se tue ou s’envole vers le ciel de la marelle). On trouve des procédés similaires dans le roman de García Lao, qui mêle sans cesse les réflexions métaphysiques et observations sur le sens de la vie, et les images les plus loufoques, témoignant de la vanité de cette quête. Alors que l’héroïne suit ce que lui montre sa main étrangère, et embarque sur le Tigre à bord d’un bateau de plaisance, puis dans la villa d’un riche producteur, dans les coulisses de l’opéra, et au cimetière, menant une enquête absurde et dérisoire avec le sérieux d’un détective de film sur l’identité de cette main qui l’anime, on oscille sans cesse entre le grotesque et l’intime, le doute troublant, la solitude de la jeune femme.
L’humour et l’autodérision alimentent le tragique de cette quête folle, entre deux mondes. Ainsi, Violeta se prend pour une redoutable vengeresse, qui va tout découvrir sur les meurtres sordides d’une famille, et révéler la vérité. A son réveil, la solitude :
« J’ai passé la nuit à le tuer. Je n’en peux plus. Je me lève, recrue d’une fatigue historique. Je sors dans la cour pour observer le ciel et vérifier si une plainte cosmique concernant mes prochains actes y est décelable. Non, j’y vois les mêmes petites étoiles mortes que d’habitude.
Je pense être le passé d’une personne qui m’observe du haut de sa planète. Je suis un reflet de ce que j’ai été. Je n’existe plus, alors peu importe. Je pourrais tuer Vitale puisqu’il est déjà mort ».
De même qu’Horacio à deux pas de la réalité se demandant dans quelle mesure il joue ou non avec la mort, dans un même mouvement de part en part d’un miroir qui traverse l’espace et dédouble les ombres, Violeta est acculée à la maladie et à la folie. Elle cherche dans le ciel au réveil la trace d’une certitude sur l’état du monde, et n’y trouve que les « étoiles mortes » habituelles, ce qui lui permet, contemplant l’absence de réponse du monde, de se plonger dans des délires dont elle sent bien l’absurdité, tant le ton est parodique. La rapidité des affirmations les plus folles qui se précipitent, et celle des actions, juxtaposées dans les chapitres suivants, scènes apparemment sans lien logique de l’une à l’autre, contribuent à montrer l’absurdité de la quête de vérité de Violeta. Cette investigation menée tambour battant, à grands coups de statues sur la tête de l’ennemi, s’achève sur une déconvenue : la morte dont Violeta espérait avoir retrouvé sa propre origine a ses deux mains, elle a fait fausse route.
Tout se déroule donc comme un jeu absurde qui masque le grincement d’une solitude désolée. Comme dans une farce macabre, les mêmes personnages reviennent : Violeta croise sans fin les greffés rencontrés lors d’une réunion de soutien après l’opération, investis d’autres rôles, renforçant ainsi l’aspect farcesque d’une distribution idiote.
Mais cet humour n’est pas dépourvu de tragique, comme celui qui alimente les pages de Cortázar ou du journal intime de la poétesse Alejandra Pizarnik, autre illustre poétesse argentine dont les pages sont imprégnées d’un inconscient à fleur de peau, de la place du corps, de son étrangeté à soi et au monde, de l’impossibilité d’être le Je qui écrit.
Ainsi s’achève le roman de Fernanda García Lao, dans une prose tout aussi coupante, haletante que les pages qui précèdent, donnant cette impression de course éperdue vers le vide :
« Je me suis fait violence pour me réveiller, mais je crains de ne pas m’être endormie. La nature du tragique est la réitération.
Vu de près, tout criminel est un enfant. Ou un chat. Ou un acteur.
La tragédie des autres nous emplit d’un bonheur incurable. / Ne me demandez pas pourquoi ».
L’enfermement dans une réalité nébuleuse, comme un rêve dont on ne pourrait pas sortir, où reviennent des figures sans cesse comme des spectres, est évoqué comme « tragique », pour devenir juste après la tragédie « des autres », celle qui « nous emplit d’un bonheur incurable » comme une maladie. Le passage soudain, inexplicable, de son propre engluement, à la tragédie des autres et à son propre bonheur, félicité elle-même vue comme une maladie sans fin, opère un renversement radical. Il semble que dans un acte sexuel qui n’a rien de sensuel, et est décrit comme un acte chirurgical (« Mario s’est bien débrouillé dans sa prestation : il m’a embrassée sans plus attendre tout en s’introduisant dans mon organisme »), une greffe réussie en somme, Violeta se réunit, tendant « ses mains » et non plus « Compatible », comme elle l’appelle souvent, vers un chat peu après l’orgasme, tandis que Mario se rhabille. Ce n’est pas par l’amour ou le plaisir que les personnages rédimés accèdent au bonheur et quittent enfin leur solitude désespérée, mais c’est à l’issue d’une quête absurde, qui se termine de manière encore plus absurde, que Violeta, comme Horacio gagnant le ciel en se jetant au sol sur le tracé de la marelle, peut enfin sortir de cet enfermement dans « l’autre soi ».

Corps féminin, corps du crime

Le roman est déstabilisant, car je ne suis sûre de rien en écrivant ces lignes.
Si, je suis sûre d’une chose : si le corps y est traité sans sensualité mais avec violence, si c’est un corps martyrisé et pénétré par d’autres organismes, qui ne nous appartient plus, qu’on ne peut ni maîtriser ni protéger, ni intégrer comme faisant partie prenante de soi, le corps réel, senti, vécu, est celui de l’écriture. Pour dire les choses plus simplement : dans l’écriture, la main qui écrit, le souffle qui dit les phrases, les lèvres qui les incarnent, dans ce rythme palpitant qui glisse sur la page, à toute vitesse, entre les doigts du lecteur, se déroule un acte charnel, de possession/dépossession. Les mots glissent, on n’est pas sûr de les entendre parfaitement, mais ils marquent, comme au fer rouge, par leur aspect volontiers lapidaire : des phrases attaquent, frappent, et se lovent en vous qui lisez le roman. Il y a quelque chose de profondément sensuel dans la manière dont ces images servies par l’art de la brièveté du rythme, l’urgence à raconter, les ellipses et les envolées soudain lyriques d’une métaphore violemment poétique vous remuent, vous travaillent. A cet égard, le texte appartient à la plus haute poésie, celle qui s’adresse aux sens autant qu’à l’âme, celle qui néglige les grands sentiments au profit d’une respiration, là, juste à côté de vous, gênante, inquiétante, tièdement humaine.
Troublante.
Pour finir, quelques mots sur la féminité qui imprègne le récit. Le corps démembré de la femme, machine à tout faire, objet sexuel et sujet qu’on peine à concevoir comme un tout unifié, révèle une problématique essentielle de la condition féminine, et à travers ce dépeçage, cette marchandisation du corps, pose une question de fond sur le corps humain dans la société post-industrielle. Par le biais de la mise en scène d’un corps féminin découpé en tronçons, malléable, sans unité et sans cohérence, marquant la difficile place d’un sujet pour l’habiter, je vois une image non seulement de la difficulté de la femme à trouver sa place sur la grande scène du monde, mais de manière générale, une interrogation sur le corps humain dans la grande machine, plus ou moins bien huilée, de l’ère post-moderne. Au théâtre, de nombreux metteurs en scène montrent ce démembrement du corps social par un jeu d’acteurs absurde, faisant d’eux des pantins désarticulés régis par les forces obscures des gestes machinaux, bons à jeter quand la mécanique s’enraye (je pense à Novarina, par exemple). Il me semble que le roman de Fernanda Garcia Lao pose aussi cette question-là : l’individu peut-il être réduit à l’outil de travail qu’est son corps ? et si ce n’est pas le cas, si le corps est habité d’un inconscient subjectif, de désirs et de terreurs, de douleurs qui font exister avec violence un « autre soi » dans la machine corporelle, quelle place ce « je » souffrant et désirant peut-il acquérir ? dans quelle mesure ce corps est-il à soi et aux autres, objet de désir ou d’exploitation, corps transformé par les opérations de chirurgie esthétique ou martyrisé par le désir de plaire, comme celui de Rosanna, corps reconstruit, remodelé au gré des désirs de l’autre pour être efficace ou excitant ? Il y a quelque chose de monstrueux dans ces opérations dignes de celles du docteur Frankenstein, qui déshumanisent le corps pour le rendre « apte » (au travail, à la sexualité), et il me semble que le corps féminin est particulièrement illustratif de cette problématique du corps, instrument social et siège de l’individualité en même temps, qui se pose dans nos sociétés contemporaines.

Claire Mazaleyrat

Née en 1981, j'ai enseigné plusieurs années en région parisienne et vis actuellement à Oran, en Algérie.
Je m'intéresse évidemment à la littérature, française et étrangère, contemporaine. Je suis particulièrement attachée à la littérature sud-américaine, et à la littérature maghrébine, du fait de ma situation géographique. J'écris des articles de critique plus proches de la chronique de lecture subjective que de la critique académique sur mon blog.