Mis libros

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viernes, noviembre 01, 2013

Una presencia desconocida



Reseña de La peau dure (La piel dura) en Le Monde Diplomatique.

Violeta, la narratrice, 36 ans, actrice sans rôle, voit ses rêves qui s’effritent et son portefeuille qui se vide : « J’ai payé mes factures et je n’ai plus un sou. Je ne sais pas comment je vais survivre dans cette ville en luttant contre le climat et la folie. » Déliquescence morale et physique. Petit boulot alimentaire dans un magasin pour enfants, casting peu gratifiant pour un désinfectant, et un « chapelet de malheurs qui [la] poursuit comme une traînée de poudre ». Violeta se blesse gravement à la main ; la main finit par pourrir. Pas d’argent pour se payer des soins, et de mutuelle encore moins, tandis que d’autres se font refaire les lèvres, lifter et relifter, opérer les pommettes. Femmes à tête de canard en plastique sur le bord des piscines, producteurs et mécènes, drogues et villas luxueuses, faune à la Bret Easton Ellis, « oiseaux argentés » cyniques et nonchalants... Combats de boxe et de Botox, la société fait le grand écart.

Il faut amputer la main de Violeta. Un chirurgien de renom réussit une greffe et médiatise l’opération, ce qui offre à l’actrice ignorée une célébrité éphémère et grotesque. Un dramaturge célèbre s’intéresse à l’histoire, mais elle ne donne pas suite. Elle est surtout préoccupée par ce corps étranger à l’étonnante autonomie, dont les manières caractérisent une autre classe sociale que la sienne : « Dès que nous avons pénétré dans le cabinet, elle s’est tendue vers le chirurgien, qui a bien été obligé de l’embrasser. » Violeta, portée par sa subite notoriété, grimpe les échelons, décroche un rôle, et découvre un monde qui n’est pas le sien ; mais elle va aussi tenter de trouver l’origine de sa nouvelle main, au long d’une quête passablement rocambolesque.

Roman de l’étranger, de l’étrangeté, de la dualité, de l’altérité familière, La Peau dure fait écho au parcours de l’auteure et à sa propre histoire. En 1976, alors qu’elle n’a que 10 ans, sa famille quitte l’Argentine et s’exile à Madrid. En 1993, elle retourne au pays natal et se sent comme une expatriée en son propre pays, un « greffon compatible ». Comédienne et dramaturge, elle a écrit de nombreuses pièces de théâtre et plusieurs romans, dont La Faim de María Bernabé et La Parfaite Autre Chose (également publiés en France par La Dernière Goutte), qui furent récompensés en Argentine par le prix du Fonds national des arts et le prix Julio Cortázar.

Déjà prégnantes dans ses précédents textes, la recherche de soi, la question de la place des êtres dans la société, dans le monde. Quels obstacles doit-on surmonter pour trouver qui l’on est, avec quoi faut-il composer ou rompre, combien de mues nous faut-il opérer ? Questions sérieuses, que Fernanda García Lao, au style direct et implacable, trempe dans une solution acide composée d’humour et d’absurde. Ses personnages se battent pour exister, s’approcher du bonheur. Héroïne du quotidien malmenée par les événements, Violeta, coincée entre un fils dilettante et une mère lointaine, poursuit son chemin chaotique, mais reste debout malgré tout : « Je pédale et vois ma vie tourbillonner au-dessus de moi comme une tornade. J’avance dans des avenues enflammées, esquivant les vestiges de raison d’une humanité détraquée. » Violeta, qui pourrait faire siens les mots de Copi, exergue du second chapitre : « Je ne suis pas mourante, j’ai la peau dure. » Telle une promesse de vie crachée à la face du monde.

Xavier Lapeyroux

La Peau dure, de Fernanda García Lao, traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon, La Dernière Goutte, Strasbourg, 2013, 174 pages, 16 euros.