Fuera de la jaula

Fuera de la jaula

lunes, diciembre 05, 2011

Le ventre l’emportera

Par Éric Bonnargent
anagnoste.blogspot.com

(click dans le titre pour aller a l'anagnoste.blogspot.com)

« Instructions pour être malheureux :
Imaginez que vous êtes quelqu’un, puis attendez. »

FGL



(Imagen Lucian Freud)

L’art de l’exergue est un art ignoré auquel le lecteur ingrat prend plaisir sans vraiment y prêter attention. L’importance de cet art est certes secondaire, mais il faut un véritable talent pour choisir des citations pertinentes qui, l’air de rien, agrémentent la lecture. Si William Vollmann reste sans doute le maître incontesté en ce domaine, Fernanda García Lao est une sérieuse rivale. Au début des neufs chapitres qui composent La Faim de María Bernabé, le lecteur trouvera des phrases inattendues de Witold Gombrowicz, de James Joyce ou encore de Bruno Schulz. Aussi plaisant soit-il, le choix de ces citations ne suffirait cependant pas à me faire parler de ce livre, mais La Faim de María Bernabé est un roman aussi original que profond et il faut une nouvelle fois saluer le travail des Éditions de la Dernière Goutte qui nous permettent de découvrir une écrivaine jusque-là jamais traduite en français.

Née en 1966 en Argentine, Fernanda García Lao a écrit de nombreuses pièces de théâtre et plusieurs romans. Récompensé en 2004 par le Prix du Fonds National des Arts, La Faim de María Bernabé se présente comme le journal d’une jeune fille « grosse et malheureuse ». Le sujet pourrait paraître banal s’il s’agissait d’un énième texte sur la boulimie transpirant le pathos ou l’impudeur. Soyez rassurés, c’est de tout autre chose qu’il s’agit et ce livre trouve plutôt un lien de parenté avec un roman comme Grande Ourse de Romain Verger. Car, là aussi, la nourriture et la folie sont intimement liées. María Bernabé n’a qu’une obsession : manger et manger encore afin de grossir et de grossir encore :


« J’ai un besoin désespéré de mâcher. Je ne pense qu’à broyer, je ne suis jamais satisfaite. Je ne dis jamais assez. Je veux toujours une bouchée de plus, je ferais des folies pour ça. Pourquoi me modérer si mon ventre peut contenir des kilos de matière. J’ai besoin de transformer ; mon seul outil est l’estomac ; les mains ont été créées pour être portées à la bouche et charrier des délices ou des immondices, peu importe. »


Bien entendu, la faim de María Bernabé comble une immense détresse affective. Entre une mère dépressive et alcoolique et un père qui a installé sa maîtresse, Mother, et ses filles, des jumelles, dans une maison voisine, María est livrée à elle-même. Et alors que les deux jumelles (ses sœurs ?) gagnent concours de beauté sur concours de beauté, María grossit et participe à des concours d’obésité. Elle se replie dans le confort de ses bourrelets et atteint les 120 kilos :


« Se bourrer de graisse est une façon de s’éloigner d’autrui. »


C’est pourtant la haine qui va l’emporter sur l’indifférence, la haine envers son entourage, envers son malheureux nutritionniste, mais surtout envers les jumelles et Mother qui, après l’internement puis le départ de sa mère, devient sa belle-mère. Cela donne lieu à des scènes irrésistibles, aussi drôles que pitoyables :


« Elle [Mother] souriait et j’étais nerveuse. Elle jouait crescendo. Sans penser à mon geste, j’ai levé la main pour lui flanquer une gifle, mais j’ai heurté le couvercle du piano. Elle a pouffé, mais quand le couvercle s’est rabattu d’un coup sec sur son petit doigt, son rire a fait place aux hurlements. Ses yeux se sont remplis de larmes, rivés en même temps que les miens sur ce qui restait de sa main mutilée. Le bout de doigt est tombé par terre. À présent, Mother était muette. Je lui ai dit que j’étais désolée, et ce mensonge m’a donné envie de m’esclaffer. Elle s’est baissée pour chercher sa phalange en pleurnichant comme une mendiante. Sans réfléchir, j’ai poussé le morceau de viande de la pointe du pied. Nous sommes alors toutes deux parties à la poursuite du doigt. Elle à quatre pattes et moi, athlétique. De l’orteil, je l’ai envoyé sous la bibliothèque. Nous gesticulions dans un silence feutré. Puis mon père a fait irruption dans le bureau. Mother avait laissé une traînée de sang sur la moquette et palpait la partie inférieure de la bibliothèque. »


Les propos et les comportements de María deviennent de plus en plus incohérents et violents et tout le talent de Fernanda García Lao consiste à manipuler le lecteur qui, malgré de fausses invraisemblances et d’apparentes contradictions, croyait avoir affaire à un texte linéaire et va se rendre compte peu à peu qu’il y a quelque chose qui cloche… L’incident du piano, l’intérêt de María pour les grandes criminelles, sa fuite à bord d’un camion laitier, son retour en compagnie d’un vagabond laissent présager du pire, mais bien malin le lecteur qui pourra deviner à quel moment s’est opéré le basculement de María dans la folie.
Avec La Faim de María Bernabé, Fernanda García Lao s’impose comme une romancière d’une grande originalité. La confusion du lecteur s’accentue progressivement et les dernières pages, composées d’une série d’annexes, de notes, d’aphorismes, de témoignages et même d’une « Note de l’éditeur » donneront sans doute envie au lecteur déboussolé de relire immédiatement cet étrange roman.





Fernanda García Lao, La Faim de María Bernabé. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Isabelle Gugnon. Éditions de la Dernière Goutte. 18 €